La vie d'une communauté
PARACHA AHARE MOTH : Gardons les pieds sur terre"
« L'Éternel parla à Moïse, après la mort des deux fils d'Aaron, lorsqu’ils s’approchèrent (békorvatam) devant l’Eternel et ils moururent. » (Lévitique / Vayikra XVI, 1).
C’est par ce verset que débute notre paracha de la semaine, cette paracha que nous relirons le jour de Kippour (une partie le matin et une partie l’après-midi).
Le texte rappelle, en son ouverture, la fin tragique des deux fils d’Aaron, Nadav et Avihou, morts en approchant un feu étranger devant l’Eternel, le jour de l’inauguration du Sanctuaire du désert.
Nous lisons en effet : « Les fils d'Aaron, Nadav et Avihou, prirent chacun un brasier, y mirent du feu, et posèrent du parfum dessus; ils apportèrent devant l'Éternel un feu étranger, ce qu'il ne leur avait point été ordonné. » (Lévitique / Vayikra X, 1).
Remarquons la différence d’écriture, dans le chapitre X, il est dit : « Ils apportèrent un feu étranger », alors que dans notre paracha, il est mentionné « qu’ils s’approchèrent devant l’Eternel. »
Les exégètes ont beaucoup commenté cette faute des fils aînés d’Aaron. L’une des raisons qui apparaît ici, c’est qu’en apportant un feu étranger, ils manifestèrent un zèle pour s’approcher eux-mêmes de Dieu. Si l’on se rappelle que le mot karov « proche » donne le mot korban « sacrifice », on peut affirmer qu’au fond, ils voulurent mourir pour Dieu, en étant eux-mêmes le sacrifice.
Cette idée de mourir pour Dieu, pour une grande cause, voire mourir d’amour est une donnée universelle. Le christianisme est fondé sur le sacrifice de Jésus, mort pour l’humanité.
Dans notre temps contemporain, nous pensons au chahid, de triste mémoire, ces hommes ou ces femmes bombes, qui tuent nos frères israéliens, tout en se sacrifiant pour Allah.
Dans l’histoire d’Israël, nombreux furent nos pères qui acceptèrent de mourir pour la sanctification du nom divin, plutôt que de nier leur foi.
Est-ce à dire que le judaïsme prône cette fin ? Les fils d’Aaron doivent-ils être des modèles à suivre ?
Dans le Psaume 73/28, le poète déclare : « Et (pour) moi, la proximité avec Dieu (Elo-him) est bonne... ». Nous savons qu’il existe plusieurs noms de Dieu, notamment le Tétragramme (YHWH) et Elo-him. Le premier désigne Dieu, dans sa transcendance, inaccessible, le second, Dieu, en tant que source de vie de la nature.
Dans l’expérience des fils d’Aaron c’est le Tétragramme qui est utilisé, cette recherche du Dieu transcendant peut être mortelle. C’est contre cette approche qu’il faut mettre en garde les jeunes qui, dans leur fougue, s’adonnent à l’étude de la Kabbale, et perdent souvent le sens des réalités terrestres. Par contre dans les Psaumes, il est question de la proximité avec Elo-him qui est considérée comme bonne.
Le commentateur Rabbi David Kimhi (Radak) explique que le verset fait allusion aux sciences, qui nous permettent de saisir la sagesse divine tout en gardant les pieds sur terre.
La Raison doit rester le garde-fou de toute démarche religieuse.
PARACHA KEDOSHIM : La sainteté au quotidien.
La notion de sainteté est essentiellement religieuse. Le bouddhiste parle de sa Sainteté de Dalaï Lama, le catholique du saint Père. On ne dira pas de Zidane que c'est un saint homme pour avoir marquer des buts ; même Einstein qui fut à la fin de sa vie un partisan du pacifisme n'obtint pas ce qualificatif. La Sainteté notion religieuse donc !
La Torah en fait l'un des thèmes majeurs du Lévitique, et ce que nous lisons cette semaine : « Saints vous serez, car saint, Je suis l'Eternel votre Dieu. » Avant toute définition du terme, deux remarques :
1- Le verset pose un parallélisme entre la sainteté demandé à Israël et la sainteté de Dieu. Israël est invité à se sanctifier, car Dieu est saint.
2- Le verset ne demande pas à Israël d'être saint « comme » Dieu est saint, mais « car » Dieu est saint.
Ces deux remarques nous paraissent importantes :
La sainteté de l'homme ne se confond pas avec la sainteté de Dieu. Pour l'homme, la sainteté se situe dans un projet (un point asymptotique), « vous serez », il s'agit d'un futur permanent. L'homme se met en mouvement de sainteté, alors que Dieu EST saint.
Lorsque Isaïe (§ VI) vit sa première expérience prophétique, il entend les anges proclamer : « Saint, saint, saint, l'Eternel des armées… » / en hébreu, cela signifie le Dieu du cosmos.
Cette notion de sainteté apparaît déjà lors de la première rencontre de Moïse avec Dieu (YHWH), quand la voix lui demande de retirer ses sandales ; car le prophète se tient sur une terre de sainteté, admat kodesh (et non une terre sainte, adamah kédoshah).
Retirer les sandales :
Que signifie ce retirement des sandales ? Pourquoi les vêtements des pieds ? En fait, commençons par le commencement, pourquoi couvrir les pieds ? La réponse semble évidente : La plante des pieds est la partie du corps en contact permanent avec le sol. Tout notre poids repose sur ces quelques centimètres carrés. Le pied nu est livré à toute sorte d'agression : la pierre tranchante, le piquant de quelques végétaux, la morsure du serpent (cf. Gn. III). Découpée à partir de peaux de bête, la sandale représente l'ancêtre de notre chaussure. En un mots pas de sandale sans mort.
La Halakha précise que l'on ne récite pas chéhiyanou pour un vêtement de cuir, car une bête a été tuée. On ne loue pas l'Eternel d'avoir supprimer une vie, fût-elle une vie animale. Toujours cette vigilance à autrui, toujours cette obsession de notre extériorité, afin de ne pas oublier que nous ne sommes pas seuls sur terre, que d'autres existences s'égrènent à côté de la nôtre, par la même grâce divine.
Chéhiyanou est récitée pour une bonification, une plus value, une joie sans victime : un nouveau fruit, un nouveau costume, un événement heureux, des retrouvailles avec un ami perdu de vue depuis plus d'un an.
Retirer les sandales serait déjà une invitation à la sainteté, déjà une définition : choisir la vie.
Le Midrash s'arrêtera sur le mot Naal (Sandale). La rencontre avec les êtres et les choses est toujours une rencontre avec des signes, avec des mots. L'homme ne fait que lire le monde, chacun selon sa grille de lecture, consciente et inconsciente. Prenons la beauté d'un visage. Ça veut dire quoi le beau ? Pourquoi untel sera sensible à tels traits, et untel à d'autres traits ? Le visage est une écriture de l'être (et de lettres). Nous lisons et nous interprétons les visages, les paysages, les idées, exactement comme nous lisons et interprétons la Torah. Ou le contraire. Peut importe, puisque tout est lecture.
Sur quoi est fondé le message publicitaire, si ce n'est sur ce rapprochement entre le discours conscient (par exemple la voiture) et le discours inconscient (par exemple la pin up qui y est adossée, c'est-à-dire l'image d'une mère envoûtante.) Ainsi le Midrash retiendra de la sandale de Moïse, son nom, Naal littéralement « Fermeture ». Ce que Moïse doit retirer avec sa sandale, c'est la fermeture : Ses habitudes, sa routine. Sans aucun doute, doit-il retirer son approche fataliste qui lui fait dire Égyptiens ou Hébreux, c'est blanc bonnet, bonnet blanc, toujours de la violence, toujours la loi du plus fort. La politique serait de violence socialisée. Face à cette approche, qui se traduit par la fuite, Dieu le rappelle pour le remettre dans le monde porteur d'une loi. Les hommes restent ce qu'ils sont, fragiles, orgueilleux, concupiscents, vaniteux, soit, mais la loi doit être portée et apportée. Retirer ses sandales implique de sortir du tragique de l'instinct, puisque la mort aura toujours le dernier mot. C'est se situer à un nouveau supérieur,
La sainteté
Or qu'est-ce que cette sainteté divine, si ce n'est une séparation radicale d'avec le monde. Dieu ne s'identifie pas au monde, tel est l'enseignement ultime de la Création des Cieux et de la Terre. De même la « terre de sainteté » où se tient Moïse représente un lieu où l'homme peut quitter la matérialité mondaine pour s'élever vers la spiritualité.
Nous avons là une approche de définition : la sainteté induit une séparation, dans le sens d'une élévation, dans le sens d'une rupture d'avec la nature, à commencer par notre nature, notre instinct.
La première réaction serait celle d'un rejet radical du monde tel qu'il est. Pensons aux Esséniens cet secte juive, de l'époque du second Temple, qui coupa les ponts avec la cité judéenne, vivant dans le cadre d'une communauté pré-monastique, le plus souvent avec vœu de célibat. Pour les Esséniens, la sainteté s'entendait dans un sens extrême, radical, sans demi-mesure.
Face à eux, il existait les Pharisiens, les Pérouchim. Or le mot Pérouchim (sing. Parouch) signifie séparation. Nous lisons dans les Pirkey Avoth, de la bouche de Hillel : Al tifrosh min hatsibour « Ne t'écarte pas de la communauté. »
Le Pharisien vivait dans la communauté. Comment être de l'intérieur et vouloir se séparer ? La réponse se trouve dans
notre paracha. La sainteté, dont parle la Torah n'invite pas à une rupture totale, mais à faire que chaque rapport avec les expériences mondaines
soient des expériences de sainteté.
csicsic@aol.com
Ph. HADDAD