La vie d'une communauté
J’ai relu récemment Le Dernier des Justes d’André Schwarz-Bart qui reçut le prix Goncourt en 1959. J’ai relu ce livre parce que je suis tombé dessus par hasard chez mes parents, et aussi parce qu’il traitait de la sempiternelle question de la souffrance du peuple juif dans l’Histoire, notre souffrance ; cette souffrance qui rejaillit encore aujourd’hui sous forme de désespoir, d’inquiétude ou de colère, cette souffrance d’Israël qui va de paire avec sa solitude, notre solitude.
Combien ce verset, prononcé pourtant par un ennemi d’Israël, est vrai. Cet ennemi c’est Bilaam qui voulut maudire Israël mais qui fut contraint pas Dieu de le bénir.
Ce verset qui dit la vérité de notre existence s’exprime ainsi :
במדבר פרק כג :הן עם לבדד ישכן ובגוים לא יתחשב:
« Certes, c’est un peuple qui demeure seul et qui n’ai pas compté parmi les nations. »
Nb 23, 9.
En 1959, 14 ans après la Shoah, un large public français entendait une voix juive s’exprimer sur un problème juif. L’originalité du Dernier des Justes se trouve à mon sens dans le fait de ne pas avoir isolé la Shoah à la persécution nazie, mais à l’avoir inséré dans la vision globale de l’histoire juive. D’autres intellectuels avaient déjà réalisé ce travail, notamment Jules Isaac et Léon Poliakov, mais c’était en tant qu’historiens, alors que Schwarz-Bart le faisait en tant que romancier, avec cette possibilité d’offrir à ses héros une parole libre.
Le Dernier des Justes est basé sur une légende rabbinique, celle des lamed waw tsadikim nistarim, « les 36 justes cachés » qui maintiennent le monde grâce à leurs mérites, sans qu’ils sachent eux-mêmes qu’ils sont justes et sans savoir qu’ils possèdent un tel mérite.
Schwarz-Bart va modifier cette lecture, soit par ignorance soit volontairement, soit aussi par une certaine influence du christianisme, en posant que ces 36 justes souffrent pour les péchés du monde.
C’est ainsi que la lignée des Lévy, héros du livre, offre à chaque génération un martyr pour l’humanité. Le dernier des justes n’est autre qu’Ernie Lévy, enfant de la Shoah qui finit par mourir. Et il est indéniable qu’au plan littéraire cette dernière partie est d’une beauté poignante et déchirante.
En fait, à travers la saga des Lévy, on peut penser que Schwarz-Bart pose la question de la souffrance du peuple juif, dont la famille Lévy n’est que le paradigme. Israël est-il élu pour la souffrance, pour la haine des nations, du fait même de son élection par Dieu ?
Certes, il existe dans la Bible, le Talmud, la Midrash, la Kabbale des textes qui pourraient justifier une telle approche. Selon un midrash, qui comme d’habitude joue sur les mots, Sinaï s’apparenterait à Sinha = la haine : en donnant la Torah à Israël au mont Sinaï, Dieu attise du même coup la jalousie des nations. Mais avant le Midrash, le livre de Job pose déjà la question de la souffrance du juste, et ce n’est pas par hasard si à l’entrée de Yad Vashem on trouve la statue de Job souffrant.
Mais c’est sans aucun doute le célèbre chapitre 53 d’Isaïe sur le juste souffrant, dont on sait comment il sera repris par l’Eglise, qui irait dans le sens de la thèse de Schwarz-Bart :
« Méprisé et abandonné des hommes, être de douleur et habitué à la souffrance… Cependant ce sont nos souffrances qu’il a portées, c’est de nos douleurs qu’il s’est chargé, et nous l’avons considéré comme puni, frappé de Dieu et humilié. Le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, et c’est par ses blessures que nous sommes guéris. »
Bien sûr pour la lecture juive, ce serviteur souffrant ne peut être qu’Israël lui-même, car quel peuple dans l’histoire a porté autant de souffrances ? Cette lecture n’annule pas l’idée que tel ou tel homme vertueux ait pu souffrir dans son existence. Ainsi la vie de Jérémie pourrait être la vie d’un serviteur souffrant. Chez Ezéchiel, nous trouvons une idée approchante, lui qui va perdre sa femme « la joie de ses yeux » afin qu’il éprouve dans son âme le malheur de son peuple qui perdra un jour son Temple « le délice de ses yeux ».
Mais chez Ezéchiel la souffrance d’Israël est aussi considérée comme un hilloul Hashem, une profanation du nom de Dieu, car à cause de son sombre destin, les nations en viennent à penser que Dieu a abandonné définitivement son peuple.
En vérité, il n’y a pas contradiction entre ses deux pôles de la pensée juive, les deux aspects de l’élection sont même indissolubles. C’est pourquoi il ne suffit pas d’assumer la souffrance juive, il faut aussi assumer l’élection, c’est-à-dire s’investir dans l’identité d’Israël selon le triptyque du am israël, Torat Israël, érets Israël.
Car il n’y a rien de plus étranger au judaïsme que la nostalgie du martyre pour le martyre, l’allégresse d’offrir son corps à Dieu, cette euphorie du nihilisme le plus abject, ce don de soi pour obtenir une bonne place auprès de Dieu.
C’est ici qu’apparaît le point noir de ce beau roman. L’histoire juive ne se réduit pas à la somme de nos malheurs, elle ne se confond pas avec la fatalité aveugle d’un destin insupportable. A force de poser que le destin juif est un destin de souffrance, on en arriverait presque à déresponsabiliser les bourreaux, voire à en rajouter.
C’est pourquoi à la théorie du juste souffrant d’Isaïe, il nous faut citer son contre point en Ezéchiel :
« Parce que vous portez le mépris des nations, ainsi parle l’Eternel Dieu, Je lève Ma main (pour jurer) ! Ce sont les nations qui vous entourent qui porteront elles-mêmes leur ignominie… Je sanctifierai Mon grand nom qui a été profané parmi les nations… Et les nations sauront que Je suis l’Eternel quand Je serai sanctifié par vous sous leurs yeux. »
Le reproche que l’on peut formuler envers Le Dernier des Justes c’est donc de n’avoir mis en relief que le côté négatif de l’histoire juive. Les justes souffrent, mais qui sont-ils ? Quelle est leur doctrine ? Leur mode de vie au quotidien ? Hormis l’aïeul Mardochée, tous les Lévy souffrent, Ernie souffre, il n’arrête pas de souffrir c’est un ectoplasme souffrant, au point qu’il devient sa souffrance.
Pourtant une autre piste nous est suggérée par l’auteur, même s’il ne la suit pas, c’est justement la piste de l’aïeul Mardochée. Il est sommé par les soldats de jeter son Sefer Torah dans le bûcher. Il refuse en s’écriant : « Depuis mille ans, les chrétiens essayent de nous tuer et tous les jours nous essayons de vivre, et tous les jours nous y arrivons. Savez-vous pourquoi ? Parce que nous ne rendons jamais les livres, jamais, jamais ».
Nous pourrions conclure on disant que non seulement nous ne rendons jamais les livres, mais nous les étudions pour offrir une pensée au monde, et c’est là notre plus beau combat et c’est là notre plus belle victoire.
Ph. Haddad