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Elles étaient six
Le logis près de la Synagogue était pauvre, mais son aspect si chaleureux, si accueillant que l'on n'y percevait aucune tristesse. Dans la cuisine, la mère (Nan Nah) aux beaux yeux marrons, faisait griller ses poivrons odorants sur un "canoun" incandescent. Le père les avait quittées après quelques années à attendre la mort, sans parler, sans pouvoir expliquer la tristesse de ses yeux. On entendait un bruit régulier, intermittent, venant de la chambre du fond, séparée de la cuisine par un rideau chatoyant. Les sœurs s'acharnaient en "pédalant" sans relâche, elles désignaient ainsi leur travail qu'elles commençaient très tôt le matin et n'arrêtaient que tard le soir. La couture, c'était l'unique ressource de la famille, et la chance de pouvoir poursuivre dignement le chemin de la vie.
Et puis, l'une après l'autre, l'une aidant l'autre, toujours les unes chez les autres, partageant les joies de l'une, l'ascension de l'autre, toujours unies, toujours ensemble, elles
poursuivaient leur route qui semblaient tracée, prédestinée, dont elles pressentaient la trame. Les mariages, les naissances, les morts, elles traversaient ces jours heureux, ces jours tragiques,
resserrant les liens tout en joie, tout en souffrance, tout en partage. Les enfants de l'une, étaient les enfants de l'autre. Les six sœurs étaient là, présentes, faisant corps avec leur maison,
leur ville, leurs coutumes, leur croyance, leurs racines, avec la certitude d'appartenir à ce sol, à ce petit coin de terre qui les avait vu naître, rire, pleurer, espérer, toujours ensemble.
La guerre, elles l'avaient vécue, subie. Leur frère en était revenu, diminué, blessé, marqué. Les privations, les souffrances, les années les plus douces, les six sœurs continuaient de les
partager, souvent prises par leur destin personnel, mais ensemble pour affronter le destin commun
Pendant cette horrible guerre elles sont toujours là, allumant leurs veilleuses, priant avec ferveur dans ce patois
franco-arabo-hispano-hébraïque, si chantant dans ma mémoire, toujours ensemble, effrayées par ce qui se passe au loin, espérant que leurs ardentes prières seront entendues et ignorant pourtant
l'horreur engendrée par un prestidigitateur fou. Et puis les Américains arrivent. Ils vont tout arranger, les enfants vont revenir. Le soleil va de nouveau se lever pour
tous...
Et tout à coup, ceux du même
terroir qui les entouraient, avec qui elles ont vécu, ceux dont elle connaissait la langue, les coutumes, dont elles partageaient la vie, ceux-là vont devenir des ennemis et elles des étrangères
dans leur propre pays.
Il faut quitter cette terre à laquelle tout les attachait: les rues, le soleil, le ciel si bleu, le cimetière ou repose des générations d'êtres chers, les souvenirs, les promenades dans les
rochers, les concerts de l'orchestre prestigieux, les défilés militaires, les "fantasias", tout un passé, encore un présent qui devait être un avenir dans la poursuite logique de leur existence.
Elles croyaient pourtant, les six sœurs, qu'un jour elles reposeraient ensemble, comme elles avaient vécu, en ce petit cimetière, ou poussaient, sans les avoir plantés, les lauriers roses, le
jasmin odorant. L'Histoire a tout bouleversé. Et c'est ainsi que ces six sœurs de là-bas... jamais séparées dans la vie, reposent maintenant, l'une et l’autre à Nîmes, une autre à Toulon, la
quatrième à Marseille, la cinquième à Valence et la sixième Dieu seul sait ou, ces villes de France dont elles n'avaient jamais rêvé. Je sais qu'elles se sont retrouvées, dans ce ciel... là-bas
... Quelque part dans l'Oranais... à Saïda.
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