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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 15:21

Kaddish

Le kaddish des petits-fils

J'arrive à l'âge où les parents ont fait le plein d'années et où nous accompagnons nos amis dans le douloureux chemin de la séparation. Il est un temps pour tout. Il fut un temps où nos amis se mariaient. Puis vinrent les naissances, les miloth, les bar et bat-mitsva. Enfin, les enfants se marièrent à leur tour, et apparurent des petits-enfants... Aujourd'hui, c'est la vie !, si les sema'noth, les fêtes continuent, s'y ajoutent malheureusement les deuils. Si la période de deuil est un moment particulièrement triste, c'est aussi l'occasion de compter ses amis, de ressentir leur présence, leur proximité, leur chaleur. Pour ces amis, c'est aussi le temps de témoigner de leurs sentiments, ce que l'on a parfois de la peine à faire dans la vie quotidienne. La tradition qui veut que l'on participe aux offices domestiques ou que l'on rende visite aux endeuillés permet de pénétrer dans leur intimité, de se rapprocher d'eux, souvent de mieux les connaître en ces moments d'épreuves. Les hespédim, les souvenirs sur la vie du défunt, les récits des proches donnent une autre dimension à ces amis que l'on croyait pourtant bien connaître, que l'on a côtoyés des années durant à la Choule. Tel 'Hassid que l'on voyait un peu guindé, caché par son caftan et son grand chapeau, apparaît soudain proche et convivial. Cet autre fidèle, joyeux et à l'air superficiel, se montre d'une grande profondeur religieuse et intellectuelle. Ce juif, moins fidèle, que l'on voyait occasionnellement dans la communauté, vit intensément son judaïsme et se rattache avec force à ses ancêtres.

Le deuil est un moment de vérité. C'est à cela que j'ai pensé, à plusieurs reprises ces dernières années, lorsque j'ai pris conscience, lors des offices de chiva (semaine de deuil), de certains décalages entre la réalité et l'image que nos avons parfois de nos amis. Nos grands-parents, pour la plupart, parfois nos arrière-grands-parents, non seulement connaissaient le kaddish et le récitaient par cœur lors des deuils et des yartseit (anniversaires de deuil), mais étaient à l'aise pour davenen, pour faire l'office que la tradition impose pour l'occasion. Les sefarim (ouvrages rabbiniques) sont pleins de ces conflits de priorité qui pouvaient survenir au moment ou deux avélim (endeuillés) sollicitaient le 'amoud (le pupitre de prière).

Si la génération suivante connaissait encore le kaddish, il n'était pas évident qu'elle récite les prières. Et dans certaines Choules, pour ne faire honte à personne ou pour ne pas troubler la dignité des offices, on ne laissait tout simplement plus les simples fidèles conduire la prière, mission dévolue à un 'hazan professionnel. La « génération de mai 1968 », si elle s était fait reconnaître par ses diplômes universitaires, n'était plus en mesure ni de dire kaddish, ni de faire la prière. Heureusement, à cette époque les parents étaient encore jeunes. C'est cette génération qui est aujourd'hui en âge d'accompagner ses parents à leur dernière demeure. Grâce à D., un fort mouvement de techouva a ramené à notre communauté des milliers de juifs, devenus conscients, engagés, curieux de l'étude et de la pratique des mitsvoth.

Pourtant, il y a des choses que, lorsque l’on ne les a pas apprises dans sa jeunesse, on rattrape difficilement. La lecture hébraïque, la récitation des prières en public posent souvent problème à cette génération. Et lors des offices de chiva, nous remarquons tout d'un coup que cet ami, profondément  froum, que ce loubavitch si dynamique, que ce « pilier de Choule » qui ne manque aucun office, n'est pas en mesure de faire la tefila, la prière et que parfois même, il lit avec effort le kaddish. J'imagine combien, en ce moment si difficile, où il souhaite se consacrer totalement à l'élévation de l'âme de son parent, il doit souffrir de ne savoir prononcer les mots dans leur pureté et leur précision.

Mais j'ai fait un constat qui me réjouit, comme il doit certainement réjouir ces endeuillés. C'est à cette occasion que l'on voit un fils, voire un petit-fils, se rendre avec détermination devant le 'amoud, remplaçant son père, son grand-père et prier avec la force et la conviction d'une jeunesse engagée. Et je sais que le père, le grand-père n'en éprouvent que de la fierté. L'officiant n'a pas beaucoup plus de treize ans, ou alors il est déjà à I âge de la yesniva et arbore fièrement un grand chapeau, signe distinctif de sa dignité, voire même, il est père de famille, et de jeunes enfants, autour de lui, témoignent de la continuité des générations. Oui, il y a eu une génération ou deux « sacrifiées » à un siècle de barbarie, que certains ont confondue l'ère des Lumières, des lendemains qui chantent et de la fraternité universelle. Mais, pour la première fois dans l'Histoire, depuis la Révolution française le mouvement s'est inversé pour certains. Les enfants et les petits-enfants ont renoué avec la tradition de leurs aïeux. Grâce, il faut bien le souligner, à l'engagement, à la volonté, à la messirouth  nefech, au dévouement de leurs parents, qui se sont formés, qui ont renonces à des existences parfois faciles, qui ont tourné le dos à des idéologies totalitaires, à la pensée unique de leur époque, pour ouvrir à leurs enfants des voies nouvelles, leur offrir une éducation juive de qualité. Grâce à ces parents, qui ne lisent pas toujours bien l'hébreu et hésitent dans la récitation du kaddish, il y a aujourd'hui dans notre communauté, une merveilleuse jeunesse, honneur du judaïsme. Le plus beau kaddish que des enfants puissent réciter pour leurs parents et grands-parents !

Gabriel VADNAI

Directeur de la Fondation CASIP-COJASOR

 

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