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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 08:45

Korah 650X552

 

L’amour du prochain

La paracha de la semaine présente la contestation de Korah contre l’autorité de son cousin Moïse. Une occasion d’écrire sur l’amour du prochain.

L’un des versets les plus connus, les plus cités et les plus commentés de la Torah est, sans aucun doute, ce célèbre verset de la paracha Kédochim « Tu aimeras ton prochain comme toi-même, Je suis l’Eternel » (Lv 19, 18).

A l’analyse ce verset ne paraît pas aussi évident qu’il n’y paraît. Pour mettre en lumière cette difficulté, nous citerons d’abord un passage du Talmud de Babylone, traité Chabat 31 a. On y raconte qu’un païen, attiré par le judaïsme et voulant se convertir, se présenta devant le célèbre Hillel en lui formulant cette curieuse demande : « Apprends-moi toute la Torah le temps que je reste sur un pied ». Curieuse requête qui peut s’entendre : « Apprends-moi la Torah en peu de temps et en peu de mots ». Hillel, sage connu pour sa souplesse d’esprit et sa très grande érudition, lui répondit : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais que l’on te fît, voici toute la Torah, le reste n’est que son commentaire, va et étudie ! »

Pourquoi Hillel offrit-il une réponse négative (« ne fais pas à autrui… ») au lieu de citer in extenso le verset biblique ?

Quelques décennies plus tard, un autre grand maître, pilier de la tradition orale, Rabbi Aquiba posa que le verset « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » constituait le grand principe de la Torah (klal gadol batorah), le pilier et le fondement de la révélation divine (Talmud de Jérusalem traité Nédarim 9, 4).

Un contemporain de Rabbi Aquiba, Ben Azaï qui, comme le premier, avait franchi les portes des secrets de la Torah (le pardess) se démarqua en affirmant que le grand principe de la Torah se trouvait mentionné dans le verset : « voici les engendrements d’Adam, le jour ou D. créa Adam, Il le fit à sa ressemblance, mâle et femelle Il les créa » (Gn 5, 1 et 2).

Reposons-nous la question : Pourquoi Ben Azaï se refusa-t-il à choisir un autre verset que celui qui parlait de l’amour du prochain ? Comme son prédécesseur Hillel, avait-il, lui aussi, rencontré une difficulté ?

Pour répondre, revenons au contexte de la paracha Kédochim où ce verset de l’amour du prochain est cité. Ce chapitre 19 est inauguré par le grand projet divin concernant le peuple d’Israël : « Soyez saints, car saint Je suis l’Eternel votre D. »

La sainteté, la kéddoucha, ne représente pas un vœu pieu ou quelques bons sentiments qui font verser quelques larmes ; c’est là le véritable chemin du service du Saint, béni soit-il, qui interpelle l’homme dans ses pensées, dans ses paroles et dans ses actes. Dès lors l’amour du prochain n’a rien à voir avec quelques émotions pacifistes, quelques élans d’une solidarité passagère. L’amour du prochain constitue le summum, l’apothéose, le point d’orgue de toute une démarche éthique et spirituelle.

Aimer le monde entier n’est pas si difficile, l’expression est si vague et si peu engageante, par contre aimer son collègue de bureau, son voisin de pallier, celui que l’on côtoie régulièrement est une autre affaire.

C’est incontestablement parce que l’amour du prochain se situe au bout d’un long cheminement fait d’introspection sur soi, de lutte contre son ego et d’une foi authentique, qu’Hillel a préféré répondre par la négative à ce païen, sans doute sincère, mais trop pressé aussi. L’amour du prochain ne peut justement se réaliser dans l’empressement de sentiments éphémères.

De plus, cet amour exigé par la Torah dépasse la simple émotion pour s’ouvrir sur une loi comportementale : Ce que tu n’aimes que l’on te fasse ne le fais pas à autrui ! Agis envers autrui comme tu voudrais que l’on agisse « comme pour toi-même ».

Quand l’on saisie toute l’éminente valeur de l’amour du prochain, on peut alors comprendre pourquoi rabbi Aquiba en fit le pilier de la Torah. Même des mitsvoth tels que manger kacher, prier, étudier la Torah, respecter le Chabat, qui à première vue n’impliquent pas l’autre, sont à entendre pour notre maître, reliées au verset « tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

Comment appréhender alors le choix de Ben Azaï ? Nous pouvons répondre en disant qu’il craignait de rencontrer un homme ne s’aimant pas lui-même, un masochiste, et donc se refusant à tout égard envers autrui. D’où l’option du verset de la Genèse qui parle de la création d’Adam et Eve. En fait Ben Azaï rejoint Rabbi Aquiba sur le fond, l’amour d’autrui demeure central dans le judaïsme, mais il cherche une autre source scripturaire justifiant cet amour ; et cette source rappelle que tous les êtres humains se retrouvent en égale dignité devant le Créateur, qu’Il soit béni, car tous les hommes, sans exception, ont été créés à l’image divine, bétsélem Elokim.

Nous le constatons nous sommes loin du romantisme amoureux ou de l’amour des gens de son clan ou de sa tribu, nous entrons de plain pied dans l’amour universel ; et au nom de quoi ? Au nom de la conclusion du verset du Lévitique « Je suis l’Eternel » ! Il ne s’agit donc pas d’aimer pour être aimé, de donner pour recevoir, mais d’imiter D. qui aime Ses créatures, dont aucune ne peut se prévaloir d’une quelconque supériorité de lignée ou d’ascendance. Au fond, la grande révolution de la Torah a été de poser que « ton prochain » est « comme toi-même ».

Maïmonide dans son Michné Torah en s’appuyant entre autres sur la Michna Avot a remplacé la formule d’Hillel par une forme positive, car il est dit « que le bien de ton prochain soit aussi cher à tes yeux que le tien ». Quelle hauteur morale !

De même que tu ne veux pas voir tes biens gaspiller, ne gaspille pas ceux de ton prochain ; de même que tu voudrais que ta dignité soit respectée, respecte celle de ton prochain ; de même que tu voudrais que l’on reconnaisse tes idées, ta manière d’appréhender le monde, accepte les idées de ton prochain, (principe qui se trouve d’ailleurs à la source du pluralisme dans le judaïsme).

Pour conclure je citerai l’interprétation humoristique mais profonde d’un maître contemporain : « Aime ton prochain comme toi-même, cela signifie aime celui qui est comme toi-même, parce qu’il pratique le même métier que toi ! » Que le boulanger aime le fleuriste et que le boucher aime le poissonnier cela se comprend, puisqu’il n’y a pas de concurrence, mais aimer celui qui pratique la même profession, voilà un véritable défi ! Mais c’est cela aussi le défi de la Torah, nous élever au-dessus de nos mesquineries, de nos petites jalousies pour nous rehausser au véritable amour du prochain, tel que D. l’attend de nous.

Philippe HADDAD

 

 

 

 

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commentaires

J.D. 22/06/2011 16:29



S'aimer soi-même (ni trop, ni trop peu !...) n'est déjà pas facile ! ...


Aimer le prochain, comme D-ieu l'attend de nous, devient, en certaines circonstances, un véritable parcours du combattant !


Etre un "croyant authentique" capable d'accorder (constamment !) ses pensées, ses paroles et ses actes, me paraît tout bonnement "épuisant" !


Notre D-ieu est un Pédagogue qui ne nous ménage pas vraiment, pour notre plus grand Bien, nous n'en doutons pas...


Jacqueline



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