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17 janvier 2012 2 17 /01 /janvier /2012 17:36

entretien1Interview du Grand Rabbin de France Gilles Bernheim parue dans Le Figaro du 14/15 janvier 2012

: ce qui les rapproche, ce qui les distingue

 

Au plan spirituel, quels sont, selon vous, les principaux points de convergence et de divergence entre le judaïsme et l’islam?

Au point de départ, bien sûr, est commune l’affirmation de l’existence du Dieu unique, et le fait qu’il excède toutes les représentations – d’où l’interdit de figurer son image, qui nous sépare des chrétiens catholiques et orthodoxes. Quant aux convergences liées aux implications de ces dogmes dans la vie, je vous répondrai: le principe d’humilité, la fraternité en droit de tous les hommes fils d’un même père, l’exigence de justice, en d’autres termes le respect de la Loi. De là vient l’importance, aussi, du droit: Mahomet, comme Moïse, est un prophète-législateur, d’où ce juridisme, ce «formalisme» religieux qui surprennent tellement les esprits chrétiens, pour qui les fondements de la justification ou de la réconciliation humaine sont tout autres.

Je verrais deux grandes lignes de différenciation, qui s’expliquent avant tout par l’histoire: d’abord l’islam, qui est plus récent, se veut une récapitulation des vérités proclamées avant lui par les patriarches et prophètes du judaïsme, puis du christianisme, et que l’enseignement de son propre prophète vient compléter et couronner. Par suite, la révélation étant désormais complète et à la portée de tous, l’islam est donc une religion qui cherche à faire des prosélytes. Le judaïsme au contraire, extrêmement minoritaire, se regarde comme dépositaire d’une mission particulière, certes au bénéfice de l’humanité entière, mais que lui seul a l’obligation de remplir sous cette forme (Exode 19,6): «choisi pour être un royaume de prêtres, un peuple saint». Israël, tenu à l’observance des 613 commandements, n’espère des autres hommes que l’observance des sept «lois noahides», lois de la morale universelle, qui ne comportent sur le plan religieux que les interdits du blasphème et de l’idolâtrie.

Deuxième différence: le développement de l’islam est souvent inséparable d’une conquête politique et militaire. Là où le judaïsme connaît dès ses textes fondamentaux une opposition entre le politique et le religieux (Deutéronome 17), puis le développement religieux sur les ruines de l’espérance nationale suite à la destruction du second temple en l’an 70, l’islam pose une soumission du glaive politique à l’autorité religieuse.

On rassemble souvent le christianisme, le judaïsme et l’islam dans la formule de «religions du Livre». Vous retrouvez vous dans celle-ci? La Torah, c’est le Coran des Juifs?

L’expression «religions du Livre» est d’origine musulmane. Dans sa version courante que vous citez, elle est moyennement satisfaisante, puisque le Livre n’est pas, dans les trois cas, le même. L’islam, étant apparu le dernier dans l’histoire, peut sans problème reconnaître tous les prophètes antérieurs, de même que le christianisme reconnaît Moïse et tous les prophètes bibliques. L’islam peut avoir sa propre lecture de la Torah et de l’Evangile, de même que le christianisme a sa propre lecture de l’Ancien Testament. En ce sens, les chrétiens sont en présence de l’islam comme les juifs en présence du christianisme. La seule différence, et elle est considérable, c’est que la révélation du Christ intègre la Bible à la lettre, telle qu’elle est reçue par le judaïsme, tandis que l’islam, au nom du Coran qui est dicté mot à mot par Dieu et qui, par conséquent, fait loi, parle d’une Torah et d’un Evangile qui seraient des sortes de pré-Coran, mais ne correspondent pas aux livres qui sont actuellement entre les mains des juifs et des chrétiens, puisque leurs textes auraient été altérés, selon les propos dictés par Dieu à Mahomet en de nombreux versets.

Des points communs tels que le monothéisme, le sens du rituel, les prescriptions alimentaires ou la circoncision sont-ils suffisants pour rapprocher le judaïsme et l’islam?

La proximité tient d’abord au fait que pour les deux religions, les commandements et prescriptions à observer au quotidien sont omniprésents. Un musulman comprend beaucoup mieux ce qu’est une boucherie cachère qu’un chrétien ne le comprendra jamais. Mais il est un autre point commun aux juifs et aux musulmans, c’est l’absence de clergé. Assertion qu’il faut immédiatement tempérer en précisant que le schisme, hérité de Darius et des hiérarchies perses, a donné naissance aux ayatollahs. Le sunnisme, quant à lui, se passe de clergé.
En revanche, le musulman est soumis à la volonté divine, et sa perfection consiste en la perfection à cette soumission. Le juif se ressent plutôt au service d’un projet d’histoire. Le messianisme n’est vécu que comme le stade supérieur de cette histoire et non comme sa fin, alors que cette notion très peu présente dans le sunnisme, quelque peu dans le chiisme mais sous la forme plus vague de l’attente du retour du Prophète.

De votre point de vue, les deux religions ont-elles la même conception de la place du temporel et du spirituel dans la vie de l’homme, dans la cité?

Je ne le crois pas. L’expérience historique des contradictions entre le religieux et le politique est une chose importante. Cette expérience, l’Occident chrétien l’a connue, dans les longues luttes médiévales pour le pouvoir entre le pape et l’empereur, puis autour de la question confessionnelle au temps des réformes, qui a préparé la séparation du politique et du religieux dans la cité, dans la société et dans la vie bien avant les Lumières et la Révolution française.
Jusque récemment, les conditions historiques de cette expérience n’étaient pas réunies dans le monde musulman. Le «printemps arabe» ouvre assurément une nouvelle page avec son lot d’espérances, d’interrogations et d’inquiétudes.

Précisément, des élections viennent de porter au pouvoir des partis musulmans dans plusieurs pays. Quelles sont, selon vous, les conditions pour que la démocratie soit une réalité dans les pays arabo-musulmans?

La première condition est la fin des dictatures et autres régimes autoritaires où les résultats des élections étaient fixés à l’avance. Cette condition a été réalisée dans quelques pays et est en cours de réalisation dans d’autres. Je souhaite dire à nouveau mon admiration pour le courage des peuples qui se sont soulevés.

La question que vous posez va bien au-delà d’éventuelles références à la charia qui a parfois été utilisée ici comme un épouvantail. Cette instrumentalisation d’un objet religieux à la fois complexe et ouvert dans ses interprétations me déplaît et je rappellerai donc que l’inscription de la charia comme principale source de droit dans la constitution égyptienne remonte à 1980, sans que cela ait, depuis, suscité de grandes émotions dans nos sociétés européennes.

La deuxième condition, pour qu’au sein des sociétés arabo-musulmanes l’islam puisse intégrer l’idée de démocratie, réside dans l’affermissement des courants de pensée critiques et dans l’élaboration de véritables pôles laïcs. J’entends ici par laïcité, non point la négation de la religion, mais la sauvegarde de la liberté de conscience et de la tolérance, un lieu où la religion échappe à toute manipulation idéologique ou politique pour qu’elle puisse reposer non sur la contrainte mais sur la liberté et la dignité d’autrui. La démocratie n’est pas qu’une façon d’accéder au pouvoir par le suffrage universel. Elle nécessite la possibilité de l’alternance, la séparation des pouvoirs, le droit d’expression des minorités, ainsi que le respect des libertés fondamentales et notamment celles des femmes. Il n’y aura pas en terre d’islam de paix civile durable, ni de société démocratique, si l’emportent la «sacralisation du politique» ou «la politisation du sacré» qui mènent à la volonté de purification de la société et finalement à la destruction de tout lien social.

Le Coran contient de nombreuses sourates critiquant ou attaquant les juifs et les chrétiens. Considérez-vous ces phrases comme des scories historiques (remontant à la vie du Prophète) ou comme les fondements de l’animosité de certains pays (ou individus) musulmans à l’égard des juifs, d’Israël, des chrétiens ou de l’occident?

Les conflits anciens, les rivalités spirituelles, ont laissé de toutes parts bien des traces dans les textes qui eux-mêmes imprègnent les esprits. Jules Isaac a naguère analysé l’«enseignement du mépris» chrétien à l’encontre des juifs et l’Eglise a prêté attention à ce travail. Peut-être y a-t-il matière à une démarche similaire sur les sources musulmanes.

Le judaïsme, l’islam et le christianisme font à la femme une place spécifique qui n’est pas bien perçue du monde moderne. Peut-on reprendre cette antienne générale sur le «machisme» des religions ou y a-t-il des différences dans le statut que chacune d’entre elles réserve à la femme?
Commençons par évacuer l’actualité: quelques milliers de juifs extrémistes ont eu récemment en Israël un comportement déplorable que je condamne fermement.

L’enseignement du judaïsme est clair: si la femme n’est pas semblable à l’homme, elle l’est en dignité. Longtemps le monde juif orthodoxe a négligé la vie sociale et professionnelle ainsi que l’instruction religieuse des femmes. Aujourd’hui, les femmes peuvent à la fois accéder aux professions de toutes sortes et étudier les textes sacrés du judaïsme. Il n’y a aucune raison pour que les femmes soient tenues pour mineures dans l’ordre religieux. Et je ne vois pas pourquoi l’islam resterait étranger à cette évolution globale.

Permettez-moi d’ajouter un mot sur l’idée de décence puisque le débat sur les femmes et la religion est parfois réduit aux seules considérations vestimentaires. Chaque individu a son référentiel, explicite ou implicite, en matière de décence et s’habille comme il l’entend. Il est bien évident que le respect dû à une femme n’est pas proportionnel à la longueur de ses vêtements. Pour autant, mon référentiel religieux en matière de décence m’amène à préférer les jupes longues pour les femmes dans l’espace public. Et s’il me fallait récuser la décence religieuse pour faire moderne, alors ne comptez pas sur moi pour faire moderne!

Le catholicisme se réfère au Vatican. Le judaïsme et l’islam ont, quant à eux, des autorités nationales. Parle-t-on de la même chose à propos du judaïsme de France et de l’islam de France?

Pour le judaïsme comme pour l’islam, il n’y a pas d’autorité religieuse suprême comparable au Pape. Ces religions ont maintenu leur identité, leur vitalité et même leur unité fondamentale, sans chercher à s’unifier dans un dogme vérifié ou garanti par une hiérarchie réputée infaillible. Pour autant, on ne parle pas de la même chose quand on évoque le judaïsme de France et l’islam de France. Le judaïsme français a une histoire très ancienne et très particulière de près de vingt siècles, qui se fonde sur trois sentiments: la gratitude à l’égard du pays qui, le premier en Europe, sut faire des juifs des citoyens, la véritable communauté d’inspiration et de destin qui lie deux universalismes – celui des droits de l’Homme et celui des dix commandements – mais aussi la mémoire de la shoah qui a vu la déportation, depuis la France, de plus de 70 000 Juifs. Une mémoire si singulière est forcément unique.

Quels sont vos projets et quelles sont vos aspirations pour les relations entre le judaïsme et l’islam en France?

Une plus grande connaissance mutuelle, qui repose notamment sur un travail d’ordre véritablement théologique, fondé sur l’étude de sources sacrées qui nous rassemblent bien plus qu’elles ne nous séparent. Et d’autre part une relation qui se fonde sur un lien commun avec la France, son histoire, sa littérature, ses paysages, sa culture – et qui sache laisser de côté d’autres attachements et d’autres affections, d’ailleurs légitimes. C’est ici, en France, que se joue notre destin collectif et que nous avons une histoire à écrire au sein de la communauté nationale. La Conférence des Responsables de Culte en France, qui réunit six religions, s’est construite sur cette idée et continuera en 2012 à agir pour lui donner réalité.

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